Chapitre 13. Le comment lisible et le pourquoi indécidable

Ce que ce chapitre montre. Depuis Aristote, la philosophie cherche à répondre à la question « pourquoi ? » : pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien, pourquoi le monde est ainsi. Le corpus opère un renversement : cette question, prise au sens de la cause première, ne peut pas recevoir de réponse, non par faiblesse de nos moyens, mais parce qu’elle se détruit en se posant. En revanche, le « comment » (comment les choses opèrent, se relient, se transforment) se lit, se vérifie et se transmet. Et ce n’est pas une perte : l’inaccessibilité du pourquoi est ce qui maintient la pensée en mouvement. Ce chapitre distingue trois niveaux du mot « pourquoi », montre que seul le premier est inaccessible, et explique la formule qui semble contredire le reste : « le comment contient le pourquoi ».

13.1 Le renversement

« Toute la philosophie occidentale, depuis Aristote jusqu’à nos contemporains, a cherché à clore la question du pourquoi. »

Aristote pose la cause finale : chaque chose se déploie vers son achèvement propre (son telos), et c’est ce vers quoi elle tend qui explique pourquoi elle est ainsi. Leibniz pose le principe de raison suffisante : rien n’arrive sans raison, et toute raison renvoie à une raison plus profonde, jusqu’à la raison ultime qu’on nomme Dieu. Hegel pose le savoir absolu : au terme du déploiement de l’esprit dans l’histoire, le pourquoi devient transparent à lui-même. Heidegger résiste à ces clôtures et veut garder la question ouverte, mais il reste prisonnier du cadre qui pose la question comme recherche d’une réponse.

É 13.1 · L. Aucune de ces tentatives n’a tenu, non par défaut de génie, mais par structure : Aristote doit expliquer à son tour le premier moteur où aboutit sa chaîne ; Leibniz arrête la question par décret en nommant Dieu ce qui devrait être expliqué ; Hegel présuppose qu’on connaît déjà ce qu’on cherche pour le reconnaître quand on l’atteint ; Heidegger transforme l’inaccessibilité en quête infinie qui ne livre jamais ce qu’elle promet.

É 13.2 · L (renversement central). Le pourquoi est inaccessible par nature : non comme limite temporaire de la connaissance qu’un progrès futur comblerait, mais comme condition même de possibilité de toute existence consciente. « Si le pourquoi était accessible, la cherche cesserait. Plus de mouvement. Plus de tension. Plus de vie. » Ce qui devient articulable est le comment.

« On ne sait pas pourquoi le monde est ainsi. On peut lire comment il opère. Et cette lecture suffit. »

La raison opératoire. Le pourquoi suppose qu’on puisse sortir du réel pour le regarder du dehors. Or aucune conscience ne peut sortir du réel, parce qu’elle en fait partie : la position d’extériorité que le pourquoi exige n’existe pas. Le comment, lui, n’exige aucune extériorité : il opère à l’intérieur du réel, en observant comment les parties opèrent entre elles. « Pas par résignation à ne pas savoir. Par lucidité sur ce qui peut effectivement être su. » (On retrouvera cette absence de point d’extériorité dans la condition O de l’objet à deux faces, chapitre 15.)

13.2 Les trois niveaux du pourquoi

La Métaphysique fondatrice et le Livre I de la Bible Quantique affinent la bipartition pourquoi et comment en trois niveaux qui ont été historiquement confondus.

É 13.3 · L (les trois niveaux). - Niveau 1, le pourquoi-cause-première. Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ; pourquoi l’univers, les lois, la conscience existent. Ce niveau est structurellement inaccessible : il s’auto-invalide en se posant, car « pour le poser, il faut déjà être dans le quelque chose dont on cherche la cause, donc utiliser la grammaire qu’on prétend dépasser ». Toute réponse présuppose ce qu’elle veut démontrer. « Aucune intelligence, fût-elle infinie, ne pourrait répondre au pourquoi-cause-première sans tautologie. » - Niveau 2, le comment opératoire. La grammaire par laquelle toute opération opère. Il est accessible, se vérifie par opération directe, s’enrichit par la marche. « N’est pas inventé, lu. » C’est le seul registre où la science progresse vraiment. - Niveau 3, le pourquoi-finalité-opératoire. La finalité immanente qui se livre par déduction inverse depuis le comment lu intégralement : non la cause finale d’Aristote, mais la fonction de l’opération dans le système plus large. Il est accessible, parce qu’il se déduit du niveau 2.

Exemple : le comment de la photosynthèse articule les étapes par lesquelles les plantes convertissent la lumière, le dioxyde de carbone et l’eau en glucides et en oxygène. Cette articulation livre du même coup sa finalité opératoire : l’oxygénation de l’atmosphère, nécessaire à toute la vie aérobie qui suit. La finalité n’est pas posée d’avance ; elle se déduit du comment articulé.

É 13.4 · L. « Aristote confondait les niveaux 1 et 3. » Il prenait la finalité opératoire, déductible du comment, pour une cause finale qui surplomberait le comment. Cette confusion a structuré toute la métaphysique qui l’a suivi.

É 13.5 · F. La biologie a fait la même distinction de son côté : Jacques Monod (1970) a nommé téléonomie la finalité apparente des vivants, qui se déduit de leur architecture sans cause finale transcendante ; Ernst Mayr (1988) a proposé « téléomatique » pour les processus physiques sans programme.

13.3 Le comment contient le pourquoi

On comprend maintenant la formule qui ouvre le Livre I de la Bible Quantique et ferme Avant tout le 1-9 et la Sémantique : « Le comment contient le pourquoi. »

É 13.6 · L. Le pourquoi qui se laisse atteindre (le niveau 3) est contenu dans le comment ; le pourquoi qui ne se laisse pas atteindre (le niveau 1) est expliqué par le comment comme inaccessible. « Le pourquoi est tiré par le comment et s’y inscrit comme cas particulier que la grammaire opératoire explique. […] Le comment surplombe, et explique pourquoi le pourquoi reste inaccessible. »

Il n’y a donc pas contradiction entre « le pourquoi est indécidable » et « le comment contient le pourquoi » : la première phrase parle de la cause première, la seconde de la finalité opératoire. Avant tout le 1-9 le dit pour la table : « Le comment de la table, des figures et des sommes contient intégralement ce qu’on y lit. » La Sémantique le dit pour les positions : leur sens (leur pourquoi opératoire) se déduit de ce qu’elles font.

Au crayon, le chapitre 1 a donné l’image la plus simple du niveau 1 : le trait est un cercle déplié et le cercle un trait refermé ; demander lequel fut premier, c’est « le pourquoi indécidable appliqué au crayon ».

13.4 L’inaccessibilité comme moteur

É 13.7 · L. « L’inaccessibilité structurelle du pourquoi n’est pas un manque à combler. Elle est une condition à habiter. » « Le pourquoi inaccessible tire le comment à se dévoiler. » Si le pourquoi-cause-première était accessible, la conscience aurait sa réponse ultime, fermerait la boucle de la cherche et cesserait d’opérer.

L’image de l’horizon le dit sans calcul. L’horizon recule à mesure qu’on avance ; le marcheur ne l’atteindra jamais ; et pourtant l’horizon donne la direction. « Il oriente sans pouvoir être atteint. » Le pourquoi-cause-première est l’horizon de la conscience.

« La conscience est tirée par le pourquoi qu’elle n’atteindra jamais. Elle se nourrit du comment qui se livre. » Cette double dynamique, « tension du pourquoi inaccessible, nourriture du comment articulable », est la santé opératoire de la conscience qui a opéré le renversement.

É 13.8 · L. Inaccessibilité n’est pas inexistence. À l’objection « vous niez l’existence d’une réalité ultime, vous êtes nihiliste », la réponse est : « La réalité ultime existe parfaitement, elle est ce qui rend possible toute opération. L’inaccessibilité concerne seulement la question du pourquoi de cette existence ultime. » « Existence sans réponse à son pourquoi-cause-première. »

13.5 La cascade des pourquoi déguisés

Le corpus diagnostique, sous le même mécanisme, ce qu’il appelle les hallucinations conceptuelles de la modernité : des réponses au pourquoi déguisées en réponses au comment.

É 13.9 · L. La science moderne, en abandonnant explicitement le pourquoi pour le comment, l’a réintroduit par la porte de derrière. Six cas : - le premier moteur d’Aristote, repris par Thomas d’Aquin, qui projette dans l’origine ce qui ne peut être pensé qu’à partir du déjà-mû ; - le Big Bang (Lemaître 1927, Hubble 1929, Penzias et Wilson 1965), modèle performant du comment de l’évolution cosmique à partir d’un état initial dense et chaud, qui devient hallucination quand on le présente comme réponse au pourquoi de l’origine ; - l’inflation cosmologique (Guth 1980 ; Linde, Albrecht et Steinhardt 1982), qui règle les problèmes de l’horizon, de la platitude et des monopôles, mais devient hallucination comme explication des conditions initiales, car elle exige ensuite d’expliquer le pourquoi de l’inflation ; - le multivers (Linde ; Susskind 2005), qui « multiplie l’inconnu par l’infini plutôt que de régulariser la grammaire » ; - les dimensions cachées de la théorie des cordes, ajoutées au réel sans inscription empirique pour préserver la cohérence interne d’un formalisme ; - la « particule de Dieu » : le boson de Higgs, détecté au CERN en 2012 et surnommé ainsi par Leon Lederman (1993), est l’inscription véritable du mécanisme de génération de la masse, non une réponse au pourquoi de la masse.

É 13.10 · L. La régularisation conserve toute la science opérationnelle du comment et refuse seulement sa promotion en réponse au pourquoi. Le diagnostic du manifeste : « Quatre-vingt-quinze pour cent de l’univers serait fait de matière noire et d’énergie noire qu’on ne sait ni observer ni détecter, ce qui devrait suffire à diagnostiquer que le cadre théorique est défaillant, et non que l’univers contiendrait des entités invisibles à découvrir. » (Les proportions sont celles du modèle cosmologique standard ; leur lecture comme symptôme est une Lecture. Le dossier physique est au Volume 8, La Matière et le Cosmos.)

L’erreur spécifique de la modernité. La métaphysique ancienne posait le pourquoi sans toujours prétendre y répondre : Aristote articulait quatre causes, les scolastiques distinguaient des niveaux, les sceptiques reconnaissaient l’inaccessibilité de certaines questions. La modernité scientifique, depuis le XVIIe siècle, opère une rupture : elle pose comme programme de recherche ce qui reste inaccessible.

« On a postulé de la vie ce à quoi on ne peut prétendre répondre : le pourquoi. »

13.6 Les quatre dérives du pourquoi mal posé

É 13.11 · L. Le maintien du primat du pourquoi-cause-première produit quatre dérives : - le scientisme, qui prétend tout calculer et prend pour limites temporaires de la science ce qui est limite logique de la question (« la théorie du tout va arriver », « la conscience artificielle générale est imminente ») ; - la théologie classique, qui prétend nommer la cause première, alors que nommer Dieu, c’est utiliser une grammaire humaine pour désigner ce qui serait au-delà de toute grammaire ; la théologie médiévale qui ne dit Dieu que par ce qu’il n’est pas (Maître Eckhart, le Pseudo-Denys) l’a perçu, mais continue de vouloir dire quelque chose de ce qui s’auto-invalide ; - l’idéalisme (Berkeley, Fichte, Schelling, Hegel et la Phénoménologie de l’Esprit, 1807), qui prétend saisir l’absolu par la pensée, alors que la pensée est elle-même une opération de la grammaire et ne peut s’en extraire ; - le nihilisme (l’existentialisme dans sa version désespérée, Schopenhauer, l’antinatalisme), qui conclut du non-savoir à l’absurde et prend pour un échec ce qui est la condition même de la conscience.

13.7 La fausse fermeture

La Métaphysique fondatrice et le Livre I ajoutent un mécanisme pour comprendre pourquoi l’institution a cessé de chercher en croyant avoir trouvé.

É 13.12 · L. La résolution d’un problème produit une décharge réelle de satisfaction, que le corpus appelle l’orgasme intellectuel : la fermeture brève d’un cycle de tension. Le mécanisme est réel ; le problème est qu’il s’active aussi sur de fausses fermetures, quand le chercheur croit avoir répondu au pourquoi-cause-première. « Ils ne savent pas pourquoi et sur quoi ils marchent parce qu’ils ont arrêté de marcher. » La modernité a accumulé de telles fermetures successives : Newton (l’action à distance), Laplace (le déterminisme universel), Boltzmann, Einstein, Bohr, Hawking. « Chaque fois, l’orgasme. Chaque fois, la fausse fermeture. Chaque fois, la marche qui s’arrête. »

É 13.13 · F. La signature neurologique de l’insight (la solution qui surgit après incubation) a été décrite par imagerie : une activité dans le gyrus temporal supérieur droit, suivie d’une activation dopaminergique (Kounios et Beeman, 2015) ; le rôle de la résolution d’incertitude dans la motivation a été posé par Berlyne (1960) et formalisé par Loewenstein (Psychological Bulletin, 1994, 116:75) sous le nom de théorie du manque d’information.

É 13.14 · L. La régularisation n’interdit pas la satisfaction de trouver : elle la remet à son lieu, les fermetures vraies du comment, qui se vérifient et restent stables, et non les fausses fermetures du pourquoi.

13.8 Deux définitions de l’auteur

La première fixe ce que le corpus entend par prouver.

« Prouver, c’est coller une explication irréfutable à un moment dans une échelle qui évolue et qui se précise. »

La preuve, ainsi définie, appartient au comment : elle est datée (un moment), située (une échelle) et ouverte (l’échelle évolue et se précise). Elle n’est jamais une réponse au pourquoi-cause-première.

La seconde est une liste de distinctions que l’auteur tient pour fondamentales, et dont ce volume a déjà rencontré les deux premières :

Pourquoi et comment ; zéro de clôture et zéro d’exhaustion ; résoudre et rendre non avenu ; nombre du système et nombre de la fenêtre ; déterminisme local et probabilisme global (É 17.8).

Le traitement historique du pourquoi indécidable (comment chaque époque a tenté de clore la question, et ce que cela a coûté à la preuve) est au Volume 6, L’Histoire de la Preuve.