Chapitre 7. Ce qu’est la honte : un affect à deux positions

Ce que l’on va voir. Avant de dire ce que la honte fait, il faut dire ce que le mot désigne, faute de quoi on invoquerait une littérature pour valider une notion qu’elle n’étudie pas. Le chapitre sépare quatre termes, puis pose la définition du corpus : la honte n’existe pas à un seul terme ; elle exige deux positions, dont l’une porte le commun, la place parmi les autres. Elle est une séparation d’avec le commun, et l’énoncé « je ne vaux rien » n’en est pas la cause mais l’explication que le sujet se donne après coup. De là découlent la comparaison exacte avec la peine (ce dont on est séparé est parti, ou resté), la question de savoir qui peut rendre une place perdue, et ce qu’accomplissent les excuses et le pardon.

7.1 Ce que le mot honte désigne, et ce qu’il ne désigne pas

É7.1 (L) : Quatre termes à tenir séparés. La non-place est le fait relationnel : un vécu chargé n’a trouvé aucun lieu où être reçu sans que celui qui le porte y perde sa propre place dans le commun. Le sentiment de honte est l’expérience consciente et réflexive de cette configuration, tel que le décrivent Lewis, Tangney, Gilbert, Scheff et Nathanson. Les conduites de honte sont ses manifestations observables : retrait, dissimulation, attaque de soi, attaque de l’autre. L’inconscient dynamique n’est pas une non-place particulière : il est l’accumulation organisée des non-places demeurées sans résolution ni adresse.

É7.2 (L) : Décision : le mot honte, employé seul, désigne la non-place. Cette décision impose une contrainte que le traité s’applique à lui-même : la littérature citée porte sur le sentiment et sur les conduites, non sur la définition élargie. Elle documente donc des manifestations réflexives de la structure proposée ; elle ne l’établit pas. Le lien entre les deux niveaux est une hypothèse déclarée, non une identité lexicale, et le raisonnement qui invoquerait des études sur le sentiment conscient pour valider une définition structurelle plus large serait une équivoque.

7.2 Un affect à deux positions

La définition reçue fait de la honte un affect auto-évaluatif, ce qui place l’énoncé sur l’être à l’origine alors qu’il s’y trouve en aval.

É7.3 (L) : La honte n’existe pas à un seul terme. La douleur, la peur et la colère se produisent avec un seul terme et un objet : un corps et un danger suffisent. La honte exige deux positions, dont l’une porte le commun, c’est-à-dire le rang, l’appartenance, la place parmi les autres. Un enfant qui se salit seul chez lui n’éprouve à peu près rien ; le même acte devant les autres écrase. Si la honte portait sur l’acte ou sur une insuffisance, elle serait identique dans les deux cas. Elle varie avec le regard parce que ce qui est en cause n’est pas une compétence mais une appartenance.

É7.4 (L) : Elle est toujours créée devant un autre regard ; la honte solitaire est une relecture. L’objection immédiate est qu’on a honte seul, dans sa voiture, vingt ans plus tard, sans témoin. Cette observation est exacte et ne contredit pas la proposition : la honte solitaire est la relecture d’une inscription qui, elle, a été faite devant quelqu’un. Ce que le sujet occupe ensuite n’est pas sa propre position, mais celle de l’autre, tenue par lui. « Il ne se juge pas : il exécute un regard qu’il n’a pas produit. » Ceci rend compte d’un fait clinique constant et mal expliqué, la résistance de la honte à l’argument : on ne réfute pas depuis l’intérieur un verdict que l’on n’a jamais formulé soi-même.

É7.5 (L) : Pas de scène d’origine obligatoire : une place retirée, refusée ou rendue inhabitable. Il ne s’ensuit pas qu’une scène soit toujours récupérable. Une formulation antérieure affirmait que toute honte possède une scène d’origine datée, ce qui contredisait la distinction entre une position et ses adresses multiples et excluait les formes distribuées (retrait G.36, Annexe B). L’exigence correcte est plus faible et plus juste : toute honte suppose qu’une possibilité de place ait été retirée, refusée ou rendue inhabitable dans une relation réelle. Cette opération peut être ponctuelle, répétée ou distribuée dans le temps, et elle ne produit pas nécessairement une scène autobiographique récupérable. Une honte peut ainsi provenir d’un climat relationnel, d’une place constamment refusée, de l’état durable d’un porteur, d’un code collectif, ou d’une rupture antérieure à la mémoire autobiographique. Ce qui est à restituer est une position, non une scène historique.

É7.6 (L) : Le genre de la honte est la séparation d’avec le commun. Ce n’est ni un constat d’insuffisance ni un écrasement. C’est une coupure d’avec la place que l’on occupait parmi les autres, coupure ensuite imputée au séparé. Le chapitre 9 en donne le cas historique le plus net, celui de la vergonha, où la séparation passe par une part de soi qui devient impossible à porter en public. C’est la même opération que Brown décrit lorsqu’elle observe que la honte tient tout entière sur la conviction d’être le seul à être ainsi, et que Gilbert mesure sous le nom de rang. « La normalisation ne fonctionne donc pas parce qu’elle rassure : elle fonctionne parce qu’elle réintègre. »

É7.7 (L) : L’énoncé sur l’être est en aval. Ce que le sujet formule, je ne vaux rien, je ne suis pas fiable, n’est pas la cause de la coupure mais l’explication qu’il se donne d’en être l’objet. La tradition a pris cette rationalisation pour le mécanisme, ce qui l’a conduite à définir la honte par l’auto-évaluation. La distinction a une conséquence développementale (chapitre 11) : une séparation ne requiert aucune représentation de soi, et peut donc opérer avant que celle-ci ne se constitue. Ce qui apparaît vers la deuxième année n’est pas l’affect, c’est sa lecture auto-évaluative.

7.3 La honte et la peine : un seul terme les distingue

É7.8 (L) : Dans la peine, ce dont on est séparé est parti ; dans la honte, il est resté. Les deux sont des séparations, et un seul terme les distingue. La conséquence est décisive pour le régime de résolution. La peine se décharge parce que chaque attente déçue met une entrée à jour : l’objet n’étant plus là, la carte se corrige par collisions successives (troisième partie, chapitre 21). La honte ne peut pas accomplir ce travail, puisque l’objet n’a pas disparu. La langue est toujours là, la tendresse est toujours là, elles se présentent sans cesse. Il n’y a aucune entrée à corriger, la carte n’étant pas fausse : c’est l’accès qui est interdit. D’où une recollision indéfinie sans mise à jour.

É7.9 (L) : La voie de sortie est symétrique de l’entrée. Une opération à deux positions ne s’annule pas à une seule. Ce qui a été inscrit devant un regard qui n’a pas reçu se défait devant un regard qui reçoit, et le tiers n’est donc pas une aide de confort mais la position requise.

7.4 Qui peut occuper la seconde position

É7.10 (L) : Le critère est la détention de la place. Le critère n’est ni la proximité, ni l’affection, ni la compétence : c’est la détention. Une place a été retirée dans un lieu déterminé, et ce lieu appartient à quelqu’un. La place perdue au travail est détenue par celui qui y commandait, celle perdue dans une amitié par l’ami, celle perdue dans un couple par le conjoint. Nul autre ne peut la rendre, pour la raison simple que nul autre ne la tient.

É7.11 (L) : Deux fonctions, le tiers neutre et le détenteur, dans un ordre nécessaire. Un tiers neutre, qui n’appartient pas au monde où la place se joue, peut recevoir l’exposition et réintégrer le sujet dans le commun. Il annule l’isolement, il rend l’opération payable, il ne rend pas la place puisqu’il ne la détient pas. C’est la fonction du dispositif du confessionnal (chapitre 17), dont l’anonymat garantissait précisément qu’aucune place n’était en jeu. Le détenteur, lui, est le seul qui puisse rendre. Il est aussi le seul devant qui l’exposition est risquée, puisque la place se joue dans la pièce même. D’où un ordre nécessaire : le neutre d’abord, parce qu’il abaisse le coût ; le détenteur ensuite, parce que lui seul ferme. Une exposition adressée au détenteur alors que la place est encore en jeu n’est pas un dépôt mais un acte à conséquence, et le système ne peut pas relâcher. Ceci rend compte d’un fait courant et mal expliqué : un travail peut se poursuivre des années, avec un praticien compétent, et laisser une honte intacte. « Ce n’est pas un échec de méthode, c’est une erreur d’adresse. » La version 2.2 a précisé que le neutre et le détenteur sont des fonctions, non des personnes, et que le détenteur doit être défini avant l’exposition, par une autorité indépendante de l’issue.

É7.12 (L) : Ce que les excuses et le pardon accomplissent. Deux opérations distinctes se laissent décrire, chacune depuis un côté. Les excuses sont l’acte par lequel celui qui a retiré la place reconnaît l’avoir retirée, ce qui déplace l’énoncé de l’être vers l’acte et désarme le mécanisme. Le pardon est l’acte par lequel le détenteur rend, en signifiant que la place n’a pas été supprimée. Selon les cas, l’une suffit, ou l’autre, ou les deux sont requises. Ces actes doivent être prononcés et reçus, et cette exigence n’est pas rituelle : une place a été retirée dans un registre partagé, elle ne peut donc pas être rendue en pensée ; une intention n’occupe qu’une position, et l’opération en demande deux.

É7.13 (L) : Le détenteur est une position, non une personne. Cette distinction évite une conclusion trop rapide, à savoir que la disparition du détenteur rendrait la place définitivement irrécupérable. Ce n’est pas sa personne qui détenait, c’est la position qu’il occupait, celle qui tenait le commun au moment de la coupure. La place demeure donc récupérable partout où cette position se trouve occupée de façon crédible pour le sujet, y compris par une instance qui porte le commun au-dessus du détenteur. C’est l’observation que fournit le pardon religieux, lequel produit des effets documentés sur des sujets dont le détenteur est mort depuis des décennies ; une théorie qui déclarerait ce cas impossible serait réfutée par l’observation. La condition est que la position soit réelle pour le sujet : là où elle l’est, la clôture s’accomplit ; là où elle ne l’est pas, aucun rite ne l’exécute.

É7.14 (L) : Les programmes en douze étapes lus dans cette grammaire. Les programmes en douze étapes offrent la séquence complète : un inventaire, qui produit les adresses ; un aveu fait simultanément à une instance qui porte le commun, à soi-même et à un autre être humain, qui est l’exposition reçue ; puis une liste des personnes lésées et une réparation directe auprès d’elles, qui est le passage au détenteur. La disparition du détenteur ne ferme donc pas la voie, elle retire la plus directe.

7.5 Ce que doit être l’exposition

É7.15 (L) : Être vu en train de ; les larmes reçues. Il ne suffit pas d’être devant quelqu’un : il faut être vu en train de. Les larmes en sont la forme la plus commune, parce qu’elles rendent visible un état interne sans que le sujet le décide, et parce que pleurer devant quelqu’un est exactement le contraire des quatre sorties de la honte recensées par Nathanson (chapitre 9), qui sont toutes des mouvements d’éloignement. S’y ajoute la raison tirée du chapitre 6 : lorsque la pensée a fui, la trace repose sur le registre somatique, et le dépliement peut commencer par l’organe qui la porte plutôt que par le récit. Une réserve accompagne cette proposition, sans quoi elle serait fausse : les larmes seules ne déchargent rien. On peut pleurer seul, longtemps, sans que rien ne se déplie, ce qui rend compte des ouvertures suivies d’un retrait le lendemain. « Ce ne sont pas les larmes qui accomplissent l’opération, ce sont les larmes reçues. » La condition demeure : deux positions, dont l’une occupée par quelqu’un qui ne recule pas.

Les quatre énoncés de ce chapitre sont exposés à la mesure sous P8, P9 et P10 (chapitre 12).