Chapitre 20. L’objet de la peine : l’espoir déposé

Ce que l’on va voir. Voici la thèse unique de la troisième partie : ce qui se perd dans la peine n’est jamais la chose, c’est l’espoir qui y avait été déposé. Le chapitre en tire trois conséquences immédiates : l’intensité suit la quantité d’avenir logée dans l’objet, et l’étonnement de l’entourage suit sa densité ; un espoir déménagé avant la perte ne produit pas de peine (le deuil anticipé) ; et un lien peut porter, en plus de son propre avenir, la réparation attendue de toutes les blessures antérieures (la charge héritée). Il marque enfin la double divergence avec Freud, sur l’objet et sur la destination du deuil.

20.1 La thèse

É20.1 (L) : Thèse centrale : ce qui se perd n’est jamais la chose, c’est l’espoir qui y était déposé. L’amoureux quitté ne pleure pas un corps ni une adresse : il pleure les dimanches à venir, la vieillesse à deux, les fêtes futures (« les enfants aux fêtes », dit le texte court), un avenir entier qui s’éteint. L’étudiant qui échoue ne pleure pas une note : il pleure le métier qu’il se voyait exercer et l’image de lui-même qui l’accompagnait. Celui qu’on congédie ne pleure pas un bureau : il pleure la certitude du lendemain.

« La chose est le contenant ; l’espoir est le contenu. Et c’est le contenu qui saigne. »

20.2 Trois conséquences immédiates

É20.2 (L) : La quantité d’avenir prédit l’intensité ; la densité prédit l’étonnement de l’entourage. Si l’objet de la peine est l’espoir, l’intensité de la peine ne peut être fonction de la valeur objective de la chose perdue. Elle est fonction de la quantité d’avenir qui y était logée. Il faut distinguer cette quantité de la densité, qui en est le rapport à la taille apparente du contenant, car les deux ne prédisent pas la même chose. La quantité prédit l’intensité de la peine : plus d’avenir déposé, plus de peine. La densité prédit l’écart entre la peine éprouvée et la peine attendue par l’entourage : l’observateur juge par le contenant, tandis que le sujet éprouve selon le contenu. « Une petite chose dense fait mal parce qu’elle contenait beaucoup ; elle étonne parce qu’elle contenait beaucoup dans peu. » Cette distinction rend compte d’observations que les théories de la valeur ne peuvent pas absorber : la disparition d’un objet de grand prix laisse indifférent, tandis qu’une phrase, un objet dérisoire, un lieu sans valeur marchande peuvent plier un adulte en deux ; et l’entourage juge alors la réaction disproportionnée. La disproportion n’est pas dans l’affect : elle est dans l’écart entre deux modes d’évaluation, l’un portant sur le contenant, l’autre sur le contenu (même structure que pour la panique, É13.3). Le texte court : « Les autres jugent la boîte ; celui qui souffre vit ce qu’il y avait dedans. »

É20.3 (L) : La peine ne se mesure pas à l’amour. Le texte court insiste là-dessus, parce que « c’est là que tout le monde se trompe, y compris ceux qui consolent. On croit que la peine se mesure à l’amour : plus on aimait, plus ça devrait faire mal. Ce n’est pas vrai, et beaucoup de gens s’en veulent pour rien à cause de cette idée. » On peut avoir aimé quelqu’un immensément et le perdre presque sans peine, si l’avenir avec lui était déjà éteint depuis longtemps. Et on peut s’effondrer pour une chose que personne autour ne juge importante, parce qu’elle portait, elle, tout un avenir. « L’amour ne mesure rien. L’avenir déposé mesure tout. »

É20.4 (L) : Le deuil anticipé : un espoir déménagé avant la perte. Si l’espoir peut être déménagé avant la perte, alors la perte survient sur une carte déjà réécrite et ne produit pas de peine, ou peu. C’est la description exacte de ce qu’on appelle sagesse chez ceux qui encaissent bien : non pas une dureté supérieure, mais un deuil accompli en amont. « Ce ne sont pas des gens plus durs. Ce sont des gens qui avaient commencé leur deuil avant la fin. » Une culture en a fait une disposition permanente plutôt qu’une réaction ponctuelle : le mono no aware japonais érige en sensibilité esthétique la conscience continue de l’impermanence, c’est-à-dire le refus de déposer un espoir sans savoir d’avance qu’il partira.

É20.5 (F) : La littérature sur le deuil anticipé. La prédiction est corroborée par la littérature sur le deuil anticipé, où l’ajustement préalable réduit significativement la détresse post-perte dans les pertes prévisibles (appui général cité par l’essai).

É20.6 (L) : La charge héritée : un lien porte aussi la réparation attendue des précédents. L’inventaire des projets datés ne capte que l’avenir déclaré. Or un sujet dépose aussi, dans ses liens, un avenir qu’il n’a jamais formulé : l’espoir que cette fois la chose tienne. Une scène ancienne non résolue, un abandon, une humiliation, une perte jamais relue, ne dépose pas seulement du passé : elle dépose une attente de réparation, et cette attente se réinstalle silencieusement dans chaque lien ultérieur de même type. L’objet perdu porte alors deux charges : son propre avenir, et la réparation cumulée des précédents. Ceci rend compte de deux faits cliniques bien connus et mal expliqués. D’abord la disproportion apparente : une perte objectivement mineure produit un effondrement majeur, parce que sa cargaison était vieille de plusieurs décennies (« l’objet est petit, mais la cargaison avait quarante ans »). Ensuite la réactivation : une peine nouvelle rouvre régulièrement les peines anciennes, non par association d’idées, mais parce que le même espoir avait été déposé dans toutes (« ce n’est pas de la faiblesse ni du ressassement »).

É20.7 (F) : L’après-coup freudien et les pertes précoces non résolues (Bowlby). On retrouve, sous une autre grammaire, la structure de l’après-coup freudien, où un événement présent prend sa charge d’un événement antérieur non élaboré ; et le fait, documenté depuis Bowlby, que les pertes précoces non résolues prédisent la complication des deuils ultérieurs mieux que les caractéristiques de la perte actuelle.

20.3 Divergence : Freud et l’objet perdu

É20.8 (F) : Le modèle de Deuil et mélancolie (1917). Freud pose le deuil comme réaction à la perte d’un objet aimé, et le travail du deuil comme retrait progressif de la libido investie dans cet objet, jusqu’à ce que le moi redevienne libre. Le mécanisme est explicitement économique : un capital d’investissement placé quelque part doit être retiré et replacé ailleurs.

É20.9 (L) : Première divergence, sur l’objet : l’avenir et non la personne ; le cas de la longue agonie. Chez Freud, ce qui est investi est l’objet ; ici, ce qui est déposé est l’espoir, c’est-à-dire un avenir, non une personne. La différence prédit différemment. Le modèle freudien prédit que l’intensité du deuil suit l’intensité de l’investissement dans la personne ; le modèle proposé prédit qu’elle suit la quantité d’avenir que la relation portait. Les deux se séparent nettement dans les cas où l’amour est grand et l’avenir déjà nul, une longue agonie, une relation dont les projets communs étaient morts depuis des années : le premier modèle prédit une peine forte, le second une peine faible. L’observation clinique favorise le second, et c’est précisément le phénomène que la littérature nomme deuil anticipé sans en donner la raison.

É20.10 (L) : Seconde divergence, sur la destination : le lien n’est pas à défaire. Le désinvestissement freudien exige que le lien soit défait pour que le sujet guérisse. L’essai soutient au contraire que le lien n’est jamais l’enjeu, et qu’il se conserve intégralement par relocalisation interne (chapitre 23).

É20.11 (F) : Le paradigme des liens continus. C’est aujourd’hui le point le plus contesté du modèle freudien dans la recherche empirique, où le paradigme des liens continus (Klass, Silverman et Nickman 1996) a montré que le maintien d’un lien intérieur avec le défunt est la norme des deuils sains dans la plupart des cultures, et non un signe de deuil pathologique.