Chapitre 23. Les trois destins de la peine : tristesse, mélancolie, saudade

Ce que l’on va voir. Une même matière, trois destinations, selon une variable unique : le cycle de la peine, empilé, volontairement arrêté, ou accompli. Le texte court en fait « les trois chemins », et rappelle qu’on les emploie tous les jours l’un pour l’autre, confusion qui garde bien des gens là où ils sont. « Personne ne choisit vraiment sa route ; on s’y retrouve. Mais les distinguer permet au moins de savoir où l’on se tient. » La tristesse est une pile, non une nature ; la mélancolie est un deuil laissé ouvert exprès, respectable et coûteux ; la saudade est la peine traversée, le lien gardé, le jour où les bons souvenirs redeviennent bons. La saudade comme notion du corpus est traitée au Volume 11 (La Cité et le Sens, chapitre de la saudade) ; on en donne ici la place exacte dans la théorie de la peine.

23.1 La tristesse : les cycles empilés

É23.1 (L) : La tristesse au sens fort est l’état d’un sujet dont les peines ne sont jamais descendues. Une peine non traversée ne disparaît pas : elle se dépose. Le processus se répète, couche après couche, jusqu’à ce que l’ensemble cesse d’être perçu comme une accumulation d’épisodes et soit perçu comme un caractère. « Elle a toujours été comme ça. » « Il est né triste. » C’est ce que l’essai appelle tristesse au sens fort : non l’émotion d’une journée, mais l’état d’un sujet dont les peines ne sont jamais descendues. « Ce n’est pas une nature. C’est une pile. » (Même structure que le cumul du traité : les opérations non accomplies s’empilent, É8.7.)

É23.2 (L) : Une époque qui valorise l’empilement. Le point critique est culturel autant que clinique. L’époque valorise esthétiquement cet état, profondeur, sensibilité, mélancolie élégante, et fournit ainsi à ceux qui le portent un vocabulaire de légitimation. « Un état qui se donne pour une nature ne se soigne pas. » Le texte court le dit plus crûment, et le volume garde la phrase de l’auteur comme telle, sans en faire une indication : « Une jambe cassée, on ne la célèbre pas : on la soigne. Une tristesse installée depuis quinze ans, ça se soigne aussi. Ça devrait se soigner. »

23.2 La mélancolie : l’inachèvement choisi

É23.3 (L) : La mélancolie est le refus délibéré d’achever le cycle. L’essai emploie ce terme dans un sens précis, et différent de celui de Freud : la mélancolie est le refus délibéré d’achever le cycle, au motif que l’achever reviendrait à trahir ce qui a été. Ce n’est pas la mélancolie freudienne, qui est subie, inconsciente, et se caractérise par l’introjection de l’objet perdu et le retournement de l’agressivité contre le moi, produisant l’autodépréciation. Ici, le sujet n’est ni délirant ni auto-accusateur : il fonctionne, travaille, aime, mais une part de sa carte reste volontairement close, et les attachements ultérieurs n’y ont jamais accès. Le texte court : « un deuil laissé ouvert volontairement, pour que le lien continue de vivre dans la peine qui le porte ».

É23.4 (F) : Le Journal de deuil de Roland Barthes. Le cas exemplaire est celui de Roland Barthes. Son Journal de deuil, tenu pendant près de deux ans après la mort de sa mère (octobre 1977 à septembre 1979, publié en 2009), formule explicitement le refus du travail de deuil : achever serait une infidélité, une seconde mort de l’être aimé. Il ne s’agit pas d’une incapacité, mais d’une position tenue en pleine lucidité, par un esprit de premier ordre. « Il n’était ni faible ni malade. Il avait décidé. »

É23.5 (L) : La justesse de la mélancolie, et son erreur : elle confond le gardien du lien. Il faut reconnaître à la mélancolie sa part de justesse : elle porte une reconnaissance, l’aveu que ce qui a été perdu était trop grand pour être classé. Et il faut nommer son erreur : elle confond le gardien du lien. La tristesse maintenue n’est pas ce qui conserve le lien ; c’est la mémoire qui le conserve, et la mémoire est plus fidèle sans la tristesse qui l’obstrue (« la mémoire est plus douce sans elle », dit le texte court). Le prix de l’inachèvement est réel et repérable : « une pièce de la maison reste close, et ceux qui entrent ensuite ne reçoivent jamais toutes les clefs », « et ils le sentent ».

23.3 La saudade : le cycle accompli et le lien conservé

É23.6 (L) : La saudade regarde le même passé depuis une vie qui continue. La troisième destination porte un nom que le français n’a pas produit. On la traduit par nostalgie, à tort, et la distinction est exactement celle que Jankélévitch permet de formuler (L’Irréversible et la nostalgie, 1974) : la nostalgie est une maladie de la temporalité, une lutte contre l’irréversible menée depuis une existence arrêtée ; la saudade regarde le même passé depuis une vie qui continue.

É23.7 (L) : Les trois traits de la saudade. Elle contient les bons moments d’abord. On la conçoit trop volontiers comme une douleur adoucie ; elle est d’abord la restitution des souvenirs heureux à leur qualité heureuse. Pendant la peine, ces souvenirs sont insupportables, chaque beau moment est une lame, et c’est même le meilleur indicateur clinique du fait que le cycle n’est pas achevé : « le bonheur du passé fait mal ». La saudade est l’état où le bonheur passé redevient jouissable au présent : « le jour où les bons souvenirs redeviennent bons. Où l’on peut repenser à ce voyage-là et sourire au lieu de serrer les dents. » Elle intègre aussi les épisodes durs. Les périodes difficiles traversées ensemble remontent, avec le temps, chargées d’une chaleur inattendue, parce que ce qui est alors revécu n’est plus l’épreuve mais la présence, la preuve qu’on y était (le texte court : « la chicane un soir d’hiver, la période dure qu’on a traversée ensemble, la maladie qu’on a veillée » ; « cela fait un mal qui fait du bien »). Elle conserve le lien en le relocalisant. Rien n’est jeté ; tout passe du dehors au dedans. « On cesse d’attendre ; on porte. » Et ce qui a été perdu « n’occupe plus la pièce fermée : il a une place dans la maison, avec la lumière allumée, et les autres pièces sont ouvertes à qui veut entrer ». « Ce chemin n’a rien d’exceptionnel. Des gens l’atteignent tous les jours, en partant de bien pire. »

É23.8 (F) : La clinique du deuil s’est déplacée dans ce sens depuis trente ans. Le paradigme des liens continus (Klass, Silverman et Nickman 1996) a établi que le maintien d’un lien intérieur est la norme des deuils sains ; Robert Neimeyer (2001) a reformulé le deuil comme reconstruction de sens plutôt que comme désinvestissement ; Colin Murray Parkes (1972) avait posé dès les années 1970 que le deuil est la révision forcée du monde présumé, c’est-à-dire, dans le vocabulaire de l’essai, la réécriture de la carte ; Michael White (1988) a proposé une pratique explicitement inverse de l’impératif de l’adieu, dire bonjour à nouveau, où le disparu est réincorporé activement dans le présent du sujet.

É23.9 (L) : La saudade est le nom qu’une langue a donné à la destination que la clinique a redécouverte. La saudade n’est donc pas une singularité culturelle portugaise : c’est le nom qu’une langue a donné à la destination que la clinique a redécouverte empiriquement près d’un siècle après Freud (de 1917 aux travaux des années 1970 à 1990 ; la source écrivait « un siècle », Annexe B).

Note sur les sources portugaises. La théorisation de la saudade comme structure de conscience appartient au saudosismo de Teixeira de Pascoaes et, dans un registre critique, à Eduardo Lourenço (Mythologie de la saudade, 1997), qui la lit comme la forme prise par une conscience nationale façonnée par l’absence et le départ. L’essai en retient la structure, mémoire agissante d’une présence, orientée vers l’avant, et non la thèse identitaire.

23.4 Saudade et mélancolie : cousins d’apparence

É23.10 (L) : De l’extérieur, saudade et mélancolie se ressemblent ; ce qui les sépare ne se voit pas du dehors. Le texte court relève l’idée reçue « c’est de la mélancolie, c’est joli » : on mélange la saudade et la mélancolie, et à peu près tout le monde s’y trompe, jusque chez les peuples qui ont inventé le mot. De l’extérieur, les deux se ressemblent : le souvenir tenu vivant, le chant triste, les yeux qui partent au loin. Ce qui les sépare ne se voit pas du dehors. « Ce sont des cousins d’apparence et des contraires de fond. » (Le texte court place ici la ligne de partage entre une vie arrêtée et une vie qui continue ; l’essai réserve cette ligne à la nostalgie, et définit la mélancolie par le cycle volontairement non clos. Le volume retient la définition de l’essai, plus précise : la mélancolie est une pièce fermée dans une vie qui continue ; voir Annexe B.)