Chapitre 4. L’erreur de conversion : indépendance et souveraineté
Ce chapitre est le cœur conceptuel du dossier. Il soutient qu’un mot, « indépendance », a été emprunté à la vie d’une personne (le fils qui sort de la tutelle du père) et appliqué à un collectif, qui n’a ni corps propre, ni dedans séparable, ni volonté une. La philosophie analytique nomme cela une erreur de catégorie. Le chapitre vérifie ensuite l’erreur sur les faits économiques, affronte les deux objections les plus fortes (la division linguistique du travail, et la définition juridique de la souveraineté), et finit par rendre au mot « souveraineté » son sens plein : être libre dans sa limite. Il importe parce qu’il sépare deux choses que le débat confond : le statut juridique, légitime, et les propriétés d’une personne qu’on lui prête clandestinement.
4.1 L’analyse conceptuelle
[4.1] F. L’erreur de catégorie selon Ryle. Gilbert Ryle (The Concept of Mind, 1949) a formalisé l’erreur de catégorie (category mistake) : appliquer à une entité un prédicat défini dans la grammaire d’un autre type d’entité. Son exemple : demander où loge « l’Université » après avoir visité tous les collèges.
[4.2] L. « Indépendance » est une catégorie de la maturation d’une personne. Le mot a un sens précis et honorable à l’échelle individuelle : la sortie de tutelle, la capacité de subvenir à soi et de répondre de soi. Il suppose une entité qui possède un dedans et un dehors, un corps propre, une volonté unifiée. Demander qu’un peuple soit indépendant comme un fils devient indépendant de son père, c’est commettre l’erreur de Ryle.
[4.3] F. La généalogie juridique de la projection. Michel Villey (La formation de la pensée juridique moderne, 1968) a montré comment le nominalisme médiéval puis le subjectivisme cartésien ont transformé le droit : d’un partage objectif entre des êtres situés dans des relations, il devient le pouvoir souverain d’un sujet isolé sur ce qui l’entoure. Alain Supiot (Homo juridicus, 2005) a décrit l’aboutissement : un sujet abstrait, interchangeable, délié de ses appartenances concrètes, seul face à la souveraineté.
[4.4] L. Le séparatisme rêve le peuple comme un grand individu cartésien. Un dedans pur, un dehors négociable, une volonté une : c’est précisément ce que le tissu d’un peuple n’est pas. Un peuple n’a pas de corps propre séparable de ses relations : il est un tissu de relations familiales, commerciales, linguistiques, migratoires, institutionnelles, dont une partie traverse toute frontière qu’on lui dessine. Il faut situer l’erreur avec précision : elle ne réside pas dans la qualification juridique. Appeler un État « indépendant » au sens du droit, non subordonné institutionnellement, est un usage légitime. L’erreur apparaît lorsqu’on déduit de cette non-subordination formelle une volonté unifiée, une autosuffisance et une maîtrise de soi qui appartiennent à la grammaire de la personne : « le transfert clandestin des propriétés anthropologiques dans le statut légal. » Pris en ce sens plein et appliqué à un collectif, le prédicat « indépendant » désignerait un peuple sans relations : une impossibilité, ou un cadavre.
[4.5] L. La vraie question politique : quelles relations, négociées comment. Ce que les peuples réels pratiquent, tous, y compris les plus souverains, s’appelle l’interdépendance : la négociation permanente de liens choisis. La question politique réelle n’est jamais « dépendre ou ne pas dépendre » ; elle est « quelles relations, avec qui, négociées comment, révisables par qui ». Le mot « indépendance » escamote cette question en lui substituant une image empruntée au roman familial : le fils qui claque la porte. « Les peuples n’ont pas de porte à claquer. Ils sont la maison. »
4.2 Le test empirique : de quoi vit le Québec
[4.6] F + L. Une prospérité intégralement relationnelle. Selon l’essai (F), l’écrasante majorité des exportations internationales du Québec part vers les États-Unis ; l’économie est cousue dans les chaînes de valeur continentales (aéronautique, aluminium, hydroélectricité vendue aux réseaux du Nord-Est américain, agroalimentaire, jeu vidéo et intelligence artificielle irrigués de capitaux et de talents transfrontaliers) ; l’accord de libre-échange nord-américain, dans ses versions successives, est la charpente de cette insertion. Les champions économiques québécois, de l’aéronautique aux services informatiques, du transport à la finance coopérative, sont des organismes d’interdépendance. La lecture (L) : couper n’augmenterait la maîtrise d’aucun de ces flux ; cela en renégocierait tous les termes depuis une position affaiblie. « La force réelle du Québec vient de son immersion mercantile nord-américaine ; le récit identitaire ne décrit pas cette force, il la masque. »
4.3 Le récit qui masque le mécanisme : une grille, deux peuples
[4.7] L. La même grille, retournée sur deux sociétés. L’erreur de catégorie se prolonge en une erreur d’attribution, formulable comme une grille unique appliquée symétriquement à deux sociétés (position rare, qui exige d’avoir un pied dans chacune ; c’est celle de l’auteur, entre le Québec et la France). La France contemporaine masque une faiblesse commerciale derrière un récit d’exception (« nous sommes différents, c’est structurel ») : l’identité invoquée pour couvrir ce que le marché ne valide pas. Le Québec fait l’inverse exact, et c’est plus subtil : il masque une force commerciale derrière le même type de récit (« nous réussissons parce que nous sommes québécois, grâce au fait français, grâce à la distinction »). Dans les deux cas, le récit identitaire cache le mécanisme réel, et le mécanisme est le même : « l’environnement mercantile forme l’opérateur, pas le drapeau qu’il brandit. »
[4.8] F + L. Le corridor Québec-Windsor. Le cœur économique du pays s’étire le long du corridor Québec-Windsor, l’axe urbain et industriel le plus dense du Canada, branché sur l’Ontario, les Grands Lacs et le Midwest américain (F ; l’homonymie avec le traité de 1386 est fortuite, la leçon ne l’est pas). L’entrepreneur québécois baigne, qu’il le revendique ou non, dans la culture d’affaires nord-américaine : le réflexe du client, du marché conclu, du risque pris pour la croissance (L). Il gagne malgré la posture identitaire, grâce à une immersion que son récit sous-estime ; la France perd en partie à cause d’une posture qui refuse cette immersion. Un peuple de neuf millions d’habitants dont le récit officiel refuse de voir d’où vient sa propre force : « On promet la prospérité par l’amputation de ce qui la nourrit. »
[4.9] P. Créations d’entreprises par habitant, Québec contre France. Une comparaison quantitative parfois avancée (un peuple d’environ neuf millions produisant plus d’entreprises nouvelles que la France) n’est pas un fait établi. Elle est déclarée par l’auteur comme Prédiction testable : compter les créations d’entreprises par habitant, Québec contre France, sur une période donnée. Critère : si le taux québécois n’excède pas le taux français sur la période retenue, la comparaison tombe. La thèse conceptuelle (l’environnement forme l’opérateur, le récit masque le mécanisme) ne dépend pas de ce chiffre.
4.4 L’objection sérieuse : la division linguistique du travail
[4.10] F. L’objection, formulée par l’essai lui-même. Le marché continental, à lui seul, n’a pas produit la parité des francophones. Pendant près de deux siècles, le libre jeu du marché a maintenu à Montréal une division linguistique du travail : haute finance, sièges sociaux et états-majors anglophones ; main-d’œuvre et cadres intermédiaires francophones. Ce qui a brisé ce plafond, ce sont des instruments collectifs bâtis par un État québécois fort : la nationalisation de l’électricité (1962 et 1963), la Caisse de dépôt et placement (1965), la loi 101 (1977). L’objection est exacte et documentée.
[4.11] L. Ce que l’objection prouve réellement. Premièrement, l’émancipation économique des francophones a été intégralement accomplie à l’intérieur de la fédération : chaque instrument, d’Hydro-Québec à la loi 101, a été bâti dans le cadre constitutionnel existant, sans une seule rupture. Deuxièmement, ces instruments sont des instruments d’action collective (un peuple qui s’organise pour agir de concert), non des gestes de coupure : la Caisse ne sépare pas le Québec du capital continental, elle l’y insère en position de force ; la loi 101 ne coupe pas les enfants du continent, elle organise la coexistence des langues sur un territoire. Troisièmement, et c’est le point décisif : tout ce dont ce peuple avait besoin pour briser le plafond, il l’a obtenu par l’instrument collectif dans la relation ; rien de ce qui a réussi n’a exigé la séparation, et rien de ce que la séparation promet n’ajouterait un seul de ces leviers, qui existent déjà. « Le correctif du marché s’appelle l’action collective, pas l’amputation. »
[4.12] L. L’objection de conjoncture est un argument d’échelle. Dans un monde de protectionnismes de retour et de renégociations imposées par les hégémons, l’interdépendance sans leviers macroéconomiques n’expose-t-elle pas aux chocs ? Si, répond l’essai, et c’est un argument qui joue contre la séparation : face à un hégémon qui renégocie unilatéralement, un marché de plus de quarante millions de personnes doté d’une monnaie, d’une politique commerciale et d’une capacité de rétorsion pèse plus qu’un nouvel État de neuf millions arrivant seul à la table, demandeur de tout. Les leviers contre les chocs existent déjà ; la rupture ne les créerait pas, elle en réduirait la masse.
4.5 L’objection positiviste : « l’indépendance n’est pas l’autarcie »
[4.13] F. La définition positiviste, exactement rapportée. Le juriste positiviste répond : en droit international, l’indépendance n’a jamais signifié l’autarcie ; elle désigne la personnalité juridique pleine, la compétence de la compétence, dans la lignée de Bodin à Kelsen, c’est-à-dire précisément la capacité de négocier, ratifier et réviser soi-même ses interdépendances. L’objection est techniquement exacte.
[4.14] L. Le fétichisme juridique. L’objection est aussi, selon l’auteur, la confirmation la plus pure du diagnostic, car elle demande d’accepter que la fiction juridique soit le réel : que l’enveloppe légale étanche (nouvelle citoyenneté, nouvelle constitution, sujet unitaire) constitue la liberté d’un peuple, indépendamment de ce qu’elle fait au tissu qu’elle enveloppe. C’est ce qu’on peut nommer un fétichisme juridique : attribuer à une construction institutionnelle désincarnée des propriétés de personne (volonté, autonomie, indépendance), puis traiter la construction comme plus réelle que les relations vivantes qu’elle prétend représenter. La généalogie en a été établie : le droit cesse d’être la recherche d’un juste partage entre des êtres situés (Villey) pour devenir le pouvoir d’un sujet abstrait ; ce sujet est hypostasié à l’échelle du corps politique (Supiot) ; l’erreur de catégorie (Ryle) reçoit alors force exécutoire : « la fiction devient dogme, et le dogme devient appareil. »
[4.15] L. Deux lignées de droit. Elles recoupent les deux modèles du dossier. Le droit relationnel, celui du foedus, du pacte (coutumes enregistrées, common law sédimentée, alliances de Windsor, équilibres pluriels sans sujet central unifié), enregistre des liens. Le droit subjectif d’État (la lignée Domat, Code, positivisme républicain) déduit des souverains.
[4.16] L. Le calcul du gain marginal. Si la souveraineté n’est que la capacité de négocier ses interdépendances, le Québec l’exerce déjà : il négocie son immigration, siège sous son nom à la Francophonie, coproduit ses instruments économiques, et détient en garantie l’un des cadres de sécession négociée les plus développés des grandes démocraties. L’enveloppe nouvelle ajouterait certainement une personnalité juridique internationale et un appareil propre, avec le programme identitaire qui y est attaché ; reste à démontrer que ce gain de statut augmenterait la puissance relationnelle nette, et rien au dossier ne l’établit. Dans la lignée jacobine, le statut légal est historiquement le vecteur même de l’uniformisation : en croyant s’émanciper par la forme-État, le projet adopterait l’outil d’aliénation par excellence de la modernité européenne, le macro-individu cartésien et son monopole normatif.
[4.17] F. Krasner : la souveraineté comme faisceau. Stephen Krasner (Sovereignty: Organized Hypocrisy, 1999) a montré que la souveraineté n’a jamais été un attribut absolu mais un faisceau de quatre dimensions distinctes, historiquement négociées et violées : la souveraineté juridique internationale (la reconnaissance mutuelle), la souveraineté westphalienne (la non-ingérence), la souveraineté domestique (la capacité réelle de gouverner) et la souveraineté d’interdépendance (la capacité effective de réguler les flux qui vous traversent). Dans un article ultérieur (« Sharing Sovereignty », 2004), il en tire le concept de souveraineté partagée : des entités qui mettent en commun ou délèguent des pans d’autorité pour renforcer leurs institutions.
[4.18] L. La conversion abusive du statut en puissance. La décomposition de Krasner met à nu la forme exacte de l’illusion. Le projet poursuit en priorité la première dimension (le drapeau, le siège, la reconnaissance) et l’acquerrait avec certitude ; il pourrait simultanément accroître son contrôle formel sur certains flux et réduire la masse avec laquelle il les négocie ; son effet net sur les souverainetés domestique et d’interdépendance, « la seule qui se mange », ne se présume pas : il doit être démontré, et le fardeau de la démonstration appartient au projet. Krasner ne dit pas que la souveraineté étatique est un mot vide ; il dit qu’elle est un faisceau de capacités distinctes, et c’est ce raffinement qui porte le coup : l’indépendance n’est pas juridiquement vide, elle devient trompeuse lorsque l’augmentation certaine d’une seule dimension est présentée comme l’augmentation nécessaire de toutes les autres, dont les effets sont empiriques et ne reçoivent pas leur signe avant l’analyse. L’erreur de catégorie en est le moteur imaginaire : le macro-individu rêvé fait croire que le statut de personne apporte les capacités d’une personne. La souveraineté partagée est « le vocabulaire savant de ce que six siècles d’alliance anglo-portugaise pratiquaient déjà ».
4.6 La souveraineté rendue à son sens : libre dans sa limite
[4.19] L. Être souverain, c’est être libre dans sa limite. Le mot « souveraineté » subit le même sort que le mot « indépendance », à un niveau plus profond. L’indépendance est la sortie de tutelle. La souveraineté, dans son sens plein, est plus grande chose : la maîtrise de soi exercée à l’intérieur de la limite qui vous constitue. Une personne possède une limite constitutive (son corps, sa finitude, ses engagements tenus), et c’est dans cette limite, non contre elle, que sa liberté s’exerce et prend sa valeur. « Une liberté sans limite serait informe, une limite sans liberté serait une cage, et la souveraineté est leur jonction : la limite valeureuse, celle qui donne forme au lieu d’enfermer. » C’est le sens que la sagesse classique donnait à l’empire sur soi-même : la seule royauté que nul ne peut déléguer. (L’auteur tient ailleurs : « L’ordre n’est pas la contrainte, c’est la limite de celle-ci », chapitre 22.)
[4.20] L. La « souveraineté nationale » est une limite fabriquée portant un mot volé. Un peuple ne possède ni corps, ni finitude propre, ni volonté une ; ses limites sont des relations, pas une peau. L’État-nation opère alors le tour de passe-passe complet : il emprunte le mot à la personne et fabrique la limite qui lui manque (la frontière tracée, la citoyenneté décrétée, le récit unitaire) pour se donner l’apparence d’un soi. « La « souveraineté nationale » est une limite fabriquée portant un mot volé : le vocabulaire de la personne plaqué sur un appareil. » La seule souveraineté réelle reste individuelle : la personne libre dans sa limite valeureuse ; et c’est elle, selon la conclusion de l’essai (chapitre 10), que la démocratie directe restitue.
Note de statut (reprise de la source) : l’analyse s’appuie sur Ryle (1949) ; les faits économiques et géographiques invoqués (structure des exportations, corridor Québec-Windsor), la division linguistique du travail et les instruments de 1962 à 1977 sont documentés ; la définition positiviste de la souveraineté est exactement rapportée ; l’application de l’erreur de catégorie au mot « indépendance », la grille « le récit masque le mécanisme », la lecture de la Révolution tranquille comme émancipation par l’instrument collectif dans la relation, la critique du fétichisme juridique et le calcul du gain marginal relèvent de la thèse de l’auteur.