Chapitre 6. La fabrique du récit et la laïcité de pureté
Ce chapitre réunit deux pièces du dossier qui portent sur la mémoire et sur le présent. La première montre comment naît un récit défensif : par réplique, puis par sélection, avec deux mécanismes complémentaires, l’amplification d’un héros (Dollard des Ormeaux) et la mise à l’écart d’un archiviste (Marcel Trudel). La seconde suit un glissement contemporain commun à la France et au Québec : la laïcité de 1905, loi de liberté qui oblige l’État, devenue exigence d’invisibilité qui oblige le citoyen. Le fil commun est le même que dans les chapitres précédents : une identité qui se sait fragile sélectionne son passé et légifère contre sa propre visibilité.
6.1 Comment naît un récit défensif
[6.1] F. Durham, l’Acte d’Union, et la coalition de 1848. En 1839, le rapport Durham, pièce assimilationniste assumée du dossier britannique, décrit les Canadiens français comme un peuple « sans histoire et sans littérature » et recommande leur assimilation. Londres tente de l’exécuter : l’Acte d’Union de 1840 fusionne les deux Canadas dans un parlement conçu pour marginaliser le poids francophone, l’anglais d’abord seule langue officielle des débats. Ce n’est pas une insurrection qui défait cette tentative, c’est une alliance : LaFontaine et Baldwin, réformistes francophones et anglophones unis, arrachent le gouvernement responsable (1848) et restaurent le français au parlement la même année.
[6.2] L. Le geste assimilationniste échoue là où le geste relationnel réussit. « La seule tentative d’exécution de Durham a été battue par une coalition bilingue, en huit ans, sans un coup de feu. » (De 1840 à 1848 : huit ans, recalculé.)
[6.3] F + L. Un récit né comme plaidoirie hérite de la grammaire de la plaidoirie. La réponse intellectuelle arrive dès 1845 : François-Xavier Garneau publie son Histoire du Canada, monument fondateur écrit explicitement pour prouver que ce peuple a une histoire (F). L’intention est noble et l’œuvre considérable. Mais (L) un récit né comme plaidoirie sélectionne : tout ce qui grandit le client est amplifié, tout ce qui le complique est plaidé ou passé sous silence. Pendant un siècle, l’historiographie canadienne-française, largement cléricale, durcit cette grammaire en doctrine : la survivance comme mission, la vocation agricole et catholique du peuple élu d’Amérique (le messianisme d’un Mgr Laflèche), la ville et le commerce comme menaces, le passé comme réserve sacrée de modèles édifiants.
6.2 Deux mécanismes : amplifier, excommunier
[6.4] F. Le cas Dollard des Ormeaux. Adam Dollard des Ormeaux meurt au Long-Sault en mai 1660, dans une escarmouche dont le dossier documentaire est mince : quelques relations indirectes, des motifs discutés (expédition de traite ? embuscade préventive ?). L’historiographie clérico-nationaliste du début du XXe siècle, autour du chanoine Lionel Groulx, en fabrique le sacrifice fondateur : Dollard martyr mourant pour sauver la colonie, culte organisé, conférences (« Si Dollard revenait… », 1919), fête de Dollard instituée en mai en concurrence directe et délibérée avec la fête de Victoria, monuments, manuels, iconographie. L’historiographie ultérieure a démonté l’embellissement pièce à pièce : proportions, motifs, portée militaire réelle.
[6.5] L. Le mécanisme de l’amplification. Peu importe ici le détail du démontage ; ce qui compte est le mécanisme : « Un présent qui a besoin de héros purs se les fabrique, puis enseigne la fabrication comme mémoire. »
[6.6] F. Le cas Marcel Trudel. Marcel Trudel, formé aux sources, pionnier de l’histoire quantitative de la Nouvelle-France, publie en 1960 L’esclavage au Canada français : environ quatre mille esclaves documentés dans la vallée du Saint-Laurent, majoritairement des Autochtones (les « panis »), pour partie des Africains, possédés par des marchands, des seigneurs, des officiers, des communautés religieuses et des évêques. Chaque esclave est nominal, sourcé, daté ; Trudel en tirera un dictionnaire biographique (1990). Il démythifie l’histoire des origines et milite pour la déconfessionnalisation de l’enseignement de l’histoire. La réaction de l’institution n’est pas la réfutation (ses registres sont irréfutables) mais la pression : hostilité, mise à l’écart des responsabilités à l’Université Laval, et départ de Trudel pour l’Université d’Ottawa au milieu des années 1960. Ses mémoires (Mémoires d’un autre siècle, 1987) documentent l’épisode de l’intérieur.
[6.7] L. Défendre son récit contre son histoire. « Un peuple qui pousse dehors son meilleur archiviste pour avoir lu les registres ne défend pas son histoire : il défend son récit contre son histoire. »
[6.8] F + L. L’historiographie québécoise ne se réduit pas à ce duel. Précision d’équité qui blinde la pièce contre l’accusation de caricature (F) : l’historiographie québécoise a mûri en écoles concurrentes et sérieuses. L’École de Montréal (Séguin, Brunet, Frégault) a lu la Conquête de 1760 comme décapitation structurelle de la bourgeoisie marchande, thèse matérialiste discutable mais argumentée ; l’École de Laval (Trudel, Hamelin, Ouellet), quantitative et sérielle, a situé les retards relatifs dans les structures agraires et la culture d’Ancien Régime ; l’école dite révisionniste (Linteau, Durocher, Robert, puis Gérard Bouchard) a établi à partir des années 1970 la thèse de la « normalité » du développement québécois (industrialisation, urbanisation, alphabétisation suivant des trajectoires comparables au reste de l’Occident). L’essai s’appuie sur ces historiens (L) et note que la thèse de la normalité est un allié objectif de sa grille : un peuple au développement normal, occidental et continental, n’a besoin ni d’un récit d’exception pour expliquer sa réussite, ni d’un récit de martyre pour expliquer ses retards ; les deux récits tombent ensemble, et le mécanisme réel apparaît.
6.3 La sélection comme système, et sa réplication dans les corpus
[6.9] L. Un système de sélection sature les bibliothèques. Amplification d’un côté, excommunication de l’autre : ce ne sont pas deux anecdotes, c’est un système de sélection, et un système qui tourne assez longtemps sature les bibliothèques. Les manuels héritent des manuels ; les synthèses citent les synthèses ; la version plaidée devient la version par défaut, non par complot, mais par le simple poids de la répétition.
[6.10] L. Les corpus des intelligences artificielles répliquent la sélection. Les corpus d’entraînement des intelligences artificielles étant constitués des mêmes bibliothèques saturées, ils restituent d’abord le récit standard et ses objections convenues, avec la même innocence que les manuels ; seule l’exigence explicite de retourner aux sources primaires (textes de la Convention, registres, traités) sépare la couche narrative de la couche documentaire. L’essai consigne ce constat comme une donnée d’observation faite pendant sa propre préparation : « un récit dominant se défend tout seul. La vérification à la source n’est pas un luxe de spécialiste : c’est le seul solvant. »
[6.11] L. Un héritage n’a pas peur de ses archives. Sélectionner le passé pour servir un présent figé est le geste d’une identité défensive, et une identité qui se défend est une identité qui se sait déjà fragile. Un héritage vivant assume l’intégralité de ses archives, registres dérangeants compris ; c’est même à cela qu’on le reconnaît. « Un héritage n’a pas peur de ses archives. Seul un récit en a peur. » (L’essai se clôt sur la même phrase, appliquée à lui-même : « Toute erreur factuelle signalée sera corrigée en version ultérieure : un héritage n’a pas peur de ses archives. »)
6.4 La laïcité de 1905 et son glissement
[6.12] F. La loi de 1905 est une loi de liberté. La loi française du 9 décembre 1905 sur la séparation des Églises et de l’État est, dans son texte, une loi de liberté : l’État devient neutre, il ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte, précisément pour que les citoyens soient libres. La neutralité pèse sur l’institution, jamais sur la personne. C’est un dispositif de coexistence, compatible avec le modèle relationnel : l’État se retire pour que les différences vivent.
[6.13] F. Le glissement : de la neutralité de l’État à l’invisibilité du citoyen. La loi du 15 mars 2004 interdit les signes religieux ostensibles aux élèves des écoles publiques ; la loi du 11 octobre 2010 interdit la dissimulation du visage dans l’ensemble de l’espace public ; à l’été 2016, des dizaines d’arrêtés municipaux interdisent le burkini sur les plages, avant que le Conseil d’État ne les suspende (ordonnances d’août 2016) en rappelant que la loi ne connaît pas de délit de vêtement.
[6.14] L. La différence visible devient le problème. Chaque épisode a ses justifications propres et ses défenseurs de bonne foi ; ce que le dossier retient est la direction du glissement, toujours la même : « la différence visible devient le problème, et l’uniformité, la solution. » C’est, appliqué au vêtement et au corps, le geste de 1794 appliqué jadis à la langue : l’unité conçue non comme un cadre commun au-dessus des différences, mais comme leur effacement.
[6.15] F. L’importation québécoise : de Hérouxville à la Loi 21. Le Québec des années 2000 avait sur sa propre étagère continentale un modèle éprouvé de gestion de la diversité : l’accommodement, le pluralisme pragmatique du monde anglo-américain. La séquence est documentée. En 2007, la crise dite des « accommodements raisonnables » culmine avec le code de conduite du village de Hérouxville, municipalité alors à peu près sans immigrants, publiant à l’intention d’éventuels arrivants un texte leur signifiant notamment qu’on ne lapide pas les femmes. La commission Bouchard-Taylor (2007 et 2008), créée pour apaiser la crise, conclut après un an d’audiences que la crise est d’abord une crise de perception et recommande une laïcité ouverte (neutralité de l’État, liberté des personnes, 1905 dans son sens originel) ; la recommandation est ignorée. En 2013, le gouvernement péquiste dépose la Charte des valeurs québécoises (projet de loi 60), interdisant les signes religieux à l’ensemble des employés de l’État ; le projet meurt avec la défaite électorale de 2014. En 2019, la Loi sur la laïcité de l’État (Loi 21) reprend l’essentiel pour les employés en position d’autorité, enseignants compris, et l’adopte en invoquant préventivement la clause dérogatoire, c’est-à-dire en suspendant d’avance l’examen de conformité aux chartes des droits. La loi 96 sur la langue (2022) recourt au même procédé. Charles Taylor, coauteur du rapport de 2008, a publiquement retiré, après l’attentat contre la mosquée de Québec (janvier 2017, six morts), son appui à toute interdiction de signes visant les personnes, au motif que la stigmatisation légale des différences n’est jamais un geste neutre dans une société réelle.
[6.16] L. Le document de Hérouxville dit plus sur son auteur que sur son destinataire. Il dit moins sur les immigrants que sur l’imaginaire de pureté menacée qui l’a produit. Le mouvement national québécois, selon l’essai, a choisi d’importer l’autre modèle que celui de sa propre étagère continentale.
6.5 L’équation des deux sociétés
[6.17] L. La pureté contre le monde : une équation à trois termes. Mis côte à côte, les dossiers français et québécois dessinent la même équation, énonçable sans accuser quiconque. Premier terme : une identité qui se vit comme assiégée définit sa protection par le retranchement comptable (moins de signes, moins de différences visibles, moins de monde). Deuxième terme : les deux sociétés dépendent objectivement de ce monde qu’elles somment de se rendre invisible (démographie vieillissante, besoins de main-d’œuvre, immigration devenue structurellement nécessaire). Troisième terme : l’écart entre l’exigence d’invisibilité et la dépendance réelle se paie en crises identitaires récurrentes (débats sans fin, surenchères législatives, et chez les personnes visées le sentiment d’être conditionnellement admises dans des sociétés qui ont besoin d’elles).
[6.18] L. La clause dérogatoire préventive, symptôme juridique le plus pur. Plutôt que de laisser la norme d’uniformité affronter l’examen des droits, on suspend l’examen : le décret plutôt que la relation, une fois encore. « Une identité confiante négocie avec le monde ; une identité qui se sait fragile légifère contre sa visibilité. » Le dossier a rencontré ce geste à chaque époque : anéantir les patois, arabiser les Berbères, rendre invisibles les différences ; le vocabulaire change, le logiciel non. « La pureté n’est pas un projet d’avenir : c’est un aveu de fragilité, et elle refuse précisément le monde dont ces sociétés vivent. »
Note de statut (reprise de la source) : Durham 1839, Garneau 1845, la fabrication du culte de Dollard, Trudel 1960 et son départ de Laval, la loi de 1905, les lois de 2004 et 2010, le contentieux de 2016, le code de Hérouxville, le rapport Bouchard-Taylor, le projet de loi 60, la Loi 21 et son recours préventif à la clause dérogatoire, la loi 96 et la rétractation de Charles Taylor relèvent du documenté ; la description du mécanisme de sélection et de sa réplication dans les corpus, la mise en équation des deux dossiers et la lecture de la pureté comme aveu de fragilité relèvent de la thèse de l’auteur.