Chapitre 16. Les quatre configurations, l’anxiété, et l’alarme qui se termine

Ce que l’on va voir. L’auto-indexation (le sujet qui se lit et apprend de sa lecture) peut défaillir de quatre manières, et la panique n’en est qu’une ; les nommer ensemble montre que la lecture n’est pas construite pour un seul cas. Les quatre se rangent sur un axe dont les extrémités sont la saudade et la panique, qui ne diffèrent que par un index. Le chapitre sépare ensuite deux états que la nosographie range ensemble, l’anxiété et la panique : l’une a quinze objets et aucune marque à relire, l’autre une marque entière et aucun objet. Il se termine sur la correction la plus importante du texte : l’alarme est l’organe sain, toute grande peine produit sa propre panique, et le critère de santé n’est pas l’intensité mais la terminaison.

16.1 Les quatre défauts de l’auto-indexation

É16.1 (L) : Persécution, dépersonnalisation, dépression, panique. Persécution. La face réflexive est orpheline et projetée à l’extérieur. Ce qui devrait se lire comme je m’évalue et je me critique se lit à la place comme quelqu’un m’évalue et me surveille. Le jugement n’a pas disparu ; sa reconnaissance comme interne a été rompue. Cette lecture explique que le persécuteur perçu porte si souvent les caractéristiques précises que le sujet se reproche : c’est lui-même, lu de l’extérieur involontairement. Dépersonnalisation. La configuration symétrique : c’est la face d’incarnation qui devient étrangère. Le sujet agit, parle, et rapporte que ce n’est pas lui, comme si un autre habitait son corps et qu’il n’en était que le témoin. La face réflexive continue de lire, et c’est même cette lecture trop nette qui nourrit le sentiment d’étrangeté. Dépression. Les deux faces sont présentes, et désengrenées. La face réflexive lit sans que ses lectures redescendent vers l’incarnation. L’engrenage tourne sans transmission : la lecture continue, mais elle ne nourrit plus aucun agir, et c’est ce que la clinique décrit sous le nom de rumination lorsque la forme en est mineure. Il ne s’agit pas d’une face qui prendrait le pouvoir sur l’autre ; ce vocabulaire de lutte est étranger à la structure, et il induit en erreur sur ce qu’il faut restaurer. Panique. Les deux faces sont présentes, engrenées, fonctionnelles, et désindexées. L’incarnation produit l’alarme ; la réflexive lit ; mais ce qu’elle lit n’a plus d’adresse. L’opération qui devrait rabattre une face sur l’autre et libérer leur écart comme troisième terme tourne à vide : le terme antérieur n’ayant plus de position lisible, aucun troisième terme n’est libéré. D’où l’expérience si constamment rapportée d’une alarme totale et vide, « où tout fonctionne sauf ce qui dirait de quoi il s’agit ».

Ces quatre configurations sont des lectures structurelles ; elles ne contestent aucun diagnostic et ne décrivent aucune conduite de soin (Avant-propos). La saudade, qui apparaît ci-dessous, est traitée au Volume 11, La Cité et le Sens, chapitre de la saudade, et en troisième partie de ce volume (chapitre 23).

16.2 L’axe : de la saudade à la panique

É16.2 (L) : Saudade et panique ont la même structure formelle et diffèrent sur un seul terme, la lisibilité de l’adresse. À une extrémité, l’auto-indexation accomplie en présence du temps. Les deux faces sont co-présentes, l’écart entre ce qui fut et ce qui est se lit et se nomme, et cet écart libéré est vivable : c’est ce que le portugais nomme saudade, le souvenir de ce qui n’est plus tenu par une vie qui continue. Ce n’est pas de la nostalgie, qui regarde en arrière depuis une existence arrêtée. C’est un écart lu. À l’autre extrémité, la panique. Les deux faces sont également co-présentes, et l’écart est illisible. Ce qui les sépare n’est ni la quantité de douleur ni le temps écoulé : « c’est un index. Et ce qui efface l’index a un nom unique. »

16.3 L’anxiété n’est pas la panique

É16.3 (L) : La structure de l’anxiété : des adresses nombreuses, mais projetées. L’anxiété n’est pas une alarme sans objet. Elle en a beaucoup, et tous nommables : un sujet anxieux peut énoncer ce qui l’inquiète, et en produire au besoin quinze versions. Son défaut n’est donc pas l’absence d’adresse, mais la nature de l’objet adressé. L’anxiété lit une scène qui n’a pas encore eu lieu. Aucun acte ne peut aller la vérifier, pour une raison structurelle et non psychologique : on ne relit pas un événement qui n’a pas eu lieu. La boucle ne peut pas se fermer parce que son objet n’a de position que projetée.

É16.4 (L) : L’action anxieuse relève de la gestion, non de la résolution. Une formulation vient naturellement et ne résiste pas à l’observation : on dirait volontiers que la lecture anxieuse ne redescend pas vers l’agir. C’est inexact : beaucoup d’anxieux chroniques agissent énormément, préparent, contrôlent, prennent les devants, et réussissent. « Foncer est même la seule chose que l’on puisse faire d’un objet invérifiable. » L’action est donc présente, souvent massive et efficace, mais elle relève de la gestion et non de la résolution. L’engrenage tourne et entraîne beaucoup de machinerie ; il n’atteint simplement jamais la chose.

É16.5 (L) : Une variable unique, l’adresse : peine, mélancolie, anxiété, panique. Les quatre états se rangent sur l’adresse, et sur elle seule. La peine porte une marque réelle et une adresse réelle, et sa réécriture est en cours. La mélancolie porte une marque réelle et une adresse réelle, lue, et volontairement non close. L’anxiété porte des adresses nombreuses et nommables, mais projetées, donc invérifiables. La panique porte une marque pleine et aucune adresse. Panique et anxiété occupent donc les deux extrémités de la même variable : l’une a une marque entière et aucun objet, l’autre a quinze objets et aucune marque à relire. Les ranger ensemble parce que le corps y fait la même chose est une erreur de classement bien identifiable, celle qui consiste « à trier les états par ce qu’ils font ressentir plutôt que par ce qui leur manque ».

É16.6 (L) : La panique consciente est adressée. Il ne s’ensuit pas qu’un sujet anxieux ne fasse jamais de crise. Il en fait, mais sa crise est adressée. Elle escalade depuis une anticipation nommée, le sujet sait pendant et après de quoi il s’agit, et son récit tient quand on le vérifie : c’est une alarme avec objet, portée à une intensité somatique maximale. La crise décrite dans ce texte est l’autre. Elle survient sans anticipation, préférentiellement la nuit, sans que le sujet puisse dire de quoi il s’agit ni pendant ni après, et le récit qu’il finit par en donner ne réduit pas la charge lorsqu’il est travaillé, ce qui est le repère de l’adresse leurre (É14.16).

É16.7 (F) : Attaques attendues et inattendues dans la nosographie. La distinction n’est pas une invention du texte : la nosographie distingue les attaques attendues, déclenchées par un signal identifiable, des attaques inattendues, survenant sans déclencheur repérable, et elle réserve le diagnostic de trouble panique à la récurrence des secondes.

É16.8 (L) : L’inattendu est une propriété de l’index. L’objet du texte est donc exactement l’attaque inattendue, et sa contribution tient en une phrase : « ce que la nosographie enregistre comme inattendu n’est pas sans cause, c’est sans adresse ». Le terme inattendu décrit correctement l’expérience du sujet, et il est ordinairement lu comme une propriété de l’événement. Il est une propriété de l’index.

É16.9 (L) : La comorbidité comme conséquence ; la flèche inversée. La co-occurrence de l’anxiété et du trouble panique est élevée et documentée. Le cadre l’explique sans avoir besoin d’une parenté de nature. Vivre avec des crises imprévisibles produit une anticipation de la crise, laquelle est une anxiété parfaitement adressée, puisque son objet est la crise elle-même. La comorbidité est donc, dans cette population, une conséquence plutôt qu’une origine, et la flèche que l’on suppose ordinairement se trouve inversée.

É16.10 (P) : La double dissociation qui trancherait. Il doit exister des sujets à anxiété chronique élevée et sans aucune crise inattendue, et des sujets à anxiété basse ou nulle présentant des crises inattendues récurrentes. Le premier profil est banal et facile à documenter. Le second est le discriminant : si toute crise inattendue s’accompagnait d’une anxiété préexistante, la séparation proposée tomberait, et l’hypothèse de la désindexation avec elle.

16.4 L’alarme qui se termine

É16.11 (L) : L’alarme est l’organe sain ; toute peine majeure produit sa propre panique, adressée. Le texte ne traite pas la panique comme pathologique par nature. L’alarme est l’organe sain. Toute peine majeure produit sa propre panique, et cette panique est normale. Ceux qui n’ont pas traversé de grande peine en imaginent une mélancolie ; ceux qui l’ont traversée savent que c’est violent, physique, que cela prend à la gorge, et que cela ressemble beaucoup plus à de la peur qu’à de la tristesse. Elle frappe elle aussi la nuit, et pour la même raison, quand cessent les occupations qui masquaient le blanc. La différence est ailleurs, et elle est entière : cette panique-là est adressée. La carte est devenue blanche, mais le sujet sait de quelle carte il s’agit. Il peut nommer ce qui s’est effondré, dire quel avenir s’est éteint, désigner l’entrée à réviser. L’alarme a un objet, et cet objet est trouvable.

É16.12 (L) : Le critère de santé est la terminaison. Une alarme est saine lorsqu’elle peut être répondue. Répondre à une alarme, c’est localiser ce qu’elle signale et mettre la carte à jour. La panique de la peine est répondable : chaque collision avec l’absence corrige une entrée, l’alarme accomplit donc un travail, et elle s’épuise en l’accomplissant. Les vagues tardives sont plus courtes, même quand elles sont aussi hautes, et ce n’est pas le temps écoulé qui produit cet affaissement, c’est le nombre de collisions traversées. La panique désindexée ne peut pas être répondue, puisqu’il n’existe aucune entrée à réviser. Elle ne s’épuise donc pas. Elle se répète à l’identique, et c’est cette identité de répétition qui constitue le signe le plus sûr : une alarme qui travaille se modifie en travaillant ; une alarme désindexée ne se modifie pas du tout. Le critère de santé n’est donc ni l’intensité, ni la violence somatique, ni la durée d’un épisode isolé : c’est la terminaison. « La panique adressée se termine parce qu’elle travaille ; la panique désindexée se perpétue parce qu’elle ne peut pas travailler. »

É16.13 (L) : La saudade est ce qu’une panique adressée devient quand elle a fini son travail. L’axe du §16.2 reçoit une lecture temporelle, et ses deux extrémités cessent d’être seulement en face l’une de l’autre. La saudade n’est pas simplement le contraire de la panique : elle est ce qu’une panique adressée devient lorsqu’elle a fini son travail. Alarme, puis réécriture entrée par entrée, puis écart lisible et vivable, sont trois moments d’une même trajectoire. La panique désindexée occupe cette même ligne comme un point fixe : elle ne se déplace pas d’elle-même, parce que le déplacement exige une entrée à corriger.

« Ce n’est pas l’alarme qu’il faut éteindre : c’est l’adresse qu’il faut rendre, après quoi l’alarme s’éteint seule, comme elle le fait chez tous ceux qui traversent une peine ordinaire. »